Contenu principal

Message d'alerte

Laetitia CARTON parlant en langue des signes a Vincent son ami decede dans la bande d annonce

Née en 1974 à Vichy, elle fait les beaux arts" à Clermont-Ferrand ou elle exposera dans différent lieux avant de faire un post-diplôme à l'école d'art de Lyon. C'est là, quelle rencontre Jean Pierre RHEM, qui devient son "tuteur", que j'ai rencontré le documentaire de création. J'ai décidé alors de prendre un autre chemin, et j'ai fait un master de réalisation documentaire à Lussas. Avant ce films ou elle a souhaité avant tout faire entendre la voix de ceux que l'ont ne veut pas entendre « j’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd », elle aura réalisé depuis 2004 plus six réalisation. Un film adressé à son ami Vincent, qui a disparu à 32 ans. Et qu’il la initiée à sa langue, à sa culture, à son monde.

« En partant à la rencontre de ses amis, de sa famille, je vais suivre le fil de sa vie, jusqu’à cette rupture tragique. Une éducation oraliste imposée, le refus familial de sa différence, la découverte tardive de la langue des signes et du monde Sourd... »

F.H.I --- Narratrice de votre propre film, vous décrivez dans J'avancerai vers toi avec les yeux d'un Sourd, le monde des Sourds comme un autre pays, auquel on accède par des passages secrets ?

Lætitia CARTON --- C'est un monde parallèle en effet, régi par une langue et une culture différentes. Les Sourds sont parmi nous et on ne les voit pas, on ne les connaît pas. Il existe, par rapport à la surdité, un déni fort qui m'interpelle beaucoup.

F.H.I --- Sourd et homosexuel, Vincent, votre ami défunt dont vous faites le portrait en creux, se trouvait-il doublement ostracisé ?

Lætitia CARTON --- Vincent me disait toujours qu'il était facile pour lui d'assumer son homosexualité parce qu'il était habitué à être différent des autres, du fait de sa surdité. Mais je pense que ce n'était pas si simple car il l'a assumée tardivement.

L'histoire de Vincent est celle de beaucoup de sourds, qui ont subi une éducation oraliste, avec un déni de leur surdité, qui en ont souffert, puis qui découvrent sur le tard la langue des signes et la culture sourde, et basculent dans ce monde. Pour mon film, je me suis intéressée aux Sourds Signeurs, ceux qui ont pu accéder à la langue des signes et qui sont bien dans leurs baskets. Pour moi, ce sont eux qui sont sous-représentés au cinéma et à qui j'avais vraiment envie de donner la parole.

F.H.I --- On trouvait déjà dans votre documentaire Edmond, un portrait de Baudoin, une grande attention aux gestes mais aussi à la graphie et à la chorégraphie. Du trait aux signes, voyez-vous des correspondances avec votre nouveau film ?

Lætitia CARTON --- Le lien, c'est la danse. Je danse depuis que j'ai cinq ans mais j'ai dû arrêter à 23 ans ; j'étais aux Beaux-Arts en même temps, il m'a fallu choisir. Je prépare d'ailleurs un film sur les bals traditionnels. Ce qui me fascine dans la langue des signes, c'est le mouvement, le geste et l'émotion qu'elle me procure.

Cependant, je me suis surtout laissée déborder par le combat des Sourds et leur difficulté à vivre parmi nous, même si la langue me fait toujours de l'effet, notamment quand je suis en présence d'un chant-signe.

F.H.I --- Vous adoptez une forme épistolaire qui s'inscrit dans une longue tradition cinématographique et littéraire. Pourquoi ce choix ?

Lætitia CARTON --- J'aime beaucoup l'adresse au spectateur qui me permet de partager ce qui me bouleverse et m'habite. J'ai toujours adoré les formes épistolaires. Dans mon premier film, D'un chagrin j'ai fait un repos, je m'adressais à la fois à moi-même et au Vincent l ami de Laetitia CARTON a qui elle dedie le film et a avec qui elle parle tout au long du filmspectateur.

Dans La Pieuvre, je disais « je » et non pas « tu ». C'est une forme assez naturelle pour moi et qui renvoie à tout un pan de ma vie, dédiée à la correspondance. Adolescente, je passais mes soirées à écrire des lettres à différents correspondants à travers le monde. Cette forme épistolaire est un moyen de raconter une histoire. L'expérience que je partage avec les Sourds depuis dix ans est mon histoire.

F.H.I --- Diriez-vous que J'avancerai vers toi avec les yeux d'un Sourd est un film militant ?

Lætitia CARTON --- Je dirais qu'il l'était il y a neuf ans, au stade de l'écriture avant que je prenne le recul nécessaire. J'étais animée par la colère, un sentiment d'injustice face à tout ce que vivaient les Sourds. Lætitia CARTON réalisatrice du film « j'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd »

Aujourd'hui pour moi c'est un film politique. Éminemment politique. Si par « militant », on entend défendre une cause, je sais effectivement d'où je parle et mon point de vue est très clair.

Je pense qu'il faut d'abord enseigner la langue des signes, même si beaucoup de parents ne sont pas d'accord et font le choix de l'oralisation. Je vois le résultat : les adultes Sourds qui ont reçu une éducation bilingue depuis l'enfance ne sont pas handicapés, ils ont juste une culture différente. Ils sont centrés, clairs dans leur identité, épanouis.

Vincent ne savait pas qui il était. C'était son problème. Les sourds sont tous en quête d'identité. S'ils n'ont pas eu de modèles étant gamins, c'est très dur pour eux.

F.H.I --- Votre goût pour le portrait et l'autobiographie s'exprime film après film. Pourquoi êtes-vous attirée par cette forme ?

Lætitia CARTON --- Probablement parce que c'est le cinéma que j'affectionne. J'aime les paroles d'auteur et le « je » au cinéma. Il me semble que c'est en passant par le « je » et par l'intimité qu'on touche à l'universel.

Ce goût me vient également de mon cursus aux Beaux-Arts où l'on apprend à aller chercher ce qui nous meut et nous traverse. Les œuvres de cinéastes qui parlent à la première personne, comme celles de Johan van der Keuken, m'ont toujours touchée.

F.H.I --- Ce film devait initialement être co-réalisé avec votre ami Vincent. Quelle en est la genèse ?

Photo extrait du film j'avancerai vers toi avec les yeux d un sourd Un pere avec sa fille sourde a qui il lui raconte une histoireLætitia CARTON --- Un soir, nous sortions d'une pièce de théâtre avec Vincent et on a discuté pendant trois heures sur le quai du mé- tro. Il ne s'était jamais livré comme ça. Et à l'issue de cette discussion, j'ai détesté me sentir impuissante face à sa situation injuste.

C'était en 2003 et Vincent est mort en avril 2004. Sous le choc, mes cheveux ont bruni d'un coup. Quinze jours après j'ai rédigé les premières lignes de ce film pour entrer à l'école documentaire de Lussas, où ensuite pendant un an j'ai travaillé à son écriture, avec l'envie de faire ce film qu'on avait imaginé à deux.

J'ai commencé à tourner en 2007 en filmant des événements qui n'allaient pas se représenter. On peinait à trouver des financements. Entre temps, j'ai réalisé La Pieuvre et Edmond. Puis tout s'est débloqué. On a eu l'avance sur recettes du CNC. Mais je sais que ce temps de maturation était nécessaire.

F.H.I --- Tourné sur dix ans, le montage n'a-t-il pas été trop épineux ?

Lætitia CARTON --- J'avais plus de 200 heures de rushes et je cherchais quelqu'un de généreux et expérimenté pour monter le film. Et j'ai rencontré Rodolphe Molla qui avait travaillé sur Examen d'état et Révolution Zendj. Il est davantage dans la sensation que dans l'intellectualisation des images. Je savais que le montage serait difficile car c'est un film choral qui comporte une multitude d'histoires. Il me fallait un sacré tricoteur ! On a assemblé dix à onze tresses et il ne fallait jamais perdre un fil.

F.H.I --- Le passage du temps dans votre film permet d'enregistrer l'évolution de la technologie mais aussi les transformations physiques de vos personnages. On voit les enfants grandir et le numérique supplanter l'argentique. Était-ce votre projet d'inscrire votre film dans la coupe du temps ?

Lætitia CARTON --- Je voulais à tout prix filmer les enfants dans les classes bilingues. C'était au cœur du film. On les voit s'épanouir dans cette langue. Ils sont différents de ceux qu'on croise dans Le Pays des sourds de Nicolas Philibert qui répètent à longueur de journée des syllabes, avec un casque sur les oreilles. Certes, ils arrivent à parler mais à quel prix !

Quand j'ai commencé, je filmais tout toute seule avec une petite caméra. A la fin du film, il y avait plus d'argent, le matériel a évolué, j'ai pu louer des caméras et faire appel à une chef-op et un ingénieur du son pour certaines séquences. Mais j'aime vraiment filmer moi-même, ça change le rapport aux gens.

F.H.I --- La caméra établit un rapport de proximité physique aux gens. Etait-ce votre volonté de capter au plus près les affects ?

Lætitia CARTON --- J'essaie toujours d'être à la même distance des gens dans mes films que dans la vie. Je suis dans l'espace de la discussion tout le temps. Je veux transmettre ce que je partage avec mes interlocuteurs, recréer les conditions qui pourraient faire presque croire qu'il n'y a pas de caméra. Même si on ne l'oublie jamais.

F.H.I --- Cette notion de distance est également contenue dans votre titre, avec cette idée de l'abolir pour approcher l'autre... ?

Lætitia CARTON --- Le titre du film vient des paroles d'une chanson de Richard Desjardins, un auteur-compositeur, interprète et cinéaste québécois. Le morceau s'intitule Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours. Au tout début de l'écriture, le film s'appelait justePhoto extrait du film j avancerai vers toi avec les yeux d_un sourd. Un homme signant devant la Tour eiffel sur le Parvis des droits de l_homme a Paris Avec les yeux d'un Sourd mais la phrase, qui n'avait cessé de tourner dans ma tête depuis l'école de Lussas, m'est revenue dans son intégralité. Elle parle en effet de cette distance.

F.H.I --- L'un de vos personnages s'indigne qu'on lui ait imposé la méthode oraliste et n'hésite pas à parler de manipulation. Le rejoignez-vous dans cette idée que l'oralisation est une forme de violence ?

Lætitia CARTON --- Oui, c'est une forme d'oppression d'un peuple qui « parle » une langue minoritaire. Mon film peut être violent pour les parents qui ont choisi la méthode orale pour leurs enfants. Je ne suis pas contre l'implant et l'appareillage, du moment que c'est un choix de l'enfant ou de l'adulte mais surtout qu'il a reçu la langue des signes avant tout. Mais, quand j'entends mes amis Sourds parler de l'oralisme, c'est limite de la torture pour moi.

Le poids de la norme pèse sur les Sourds mais c'est une richesse pour eux d'avoir réussi à transcender leur handicap pour en faire une culture ! Je ne comprends pas qu'on le nie. Les marcheurs que l'on voit dans mon film disaient qu'il fallait que la langue des signes soit inscrite dans la Constitution. Je leur rétorquais qu'on s'en moquait car elle existe de fait. Il vaut mieux se battre pour la création d'écoles bilingues. C'est ce que dit Stéphane à la fin du film : tant que tu restes dans la peau d'une victime, les choses n'avancent pas.

F.H.I --- Comme Emmanuelle Laborit, que l'on voit s'exprimer à la radio dans votre film, faites-vous le constat d'une dégradation de la condition des Sourds, plus particulièrement pour les jeunes générations ?

Lætitia CARTON --- Avant, les enfants étaient placés en institutions, dans l'idéologie oraliste, mais ils étaient ensemble, entre sourds. Les cours de récréation ont été des espaces de transmission de la langue des signes. Depuis l'arrivée de l'implant cochléaire et la loi de 2005 sur le handicap, on propose aux parents l'intégration scolaire pour leurs enfants. Autrement dit, qu'ils évoluent dans une classe avec des entendants où ils sont inévitablement isolés.

Du coup, ils ne rencontrent pas leurs pairs et la langue ne se transmet plus. Ils sont complètement perdus. Oui, je trouve qu'il y a une régression. Les entendants ont droit à la langue des signes au Bac et les sourds n'ont toujours pas accès à des écoles bilingues. On marche sur la tête !

F.H.I --- D'après vous, d'où vient la difficulté à organiser des actions et une parole collectives pour transmettre la culture des sourds ?

Lætitia CARTON --- Les sourds n'ont pas les outils. On compte 80% d'illettrés parmi eux. Sans compter les batailles d'egos. On est en mal d'actions et de combat collectif. Il faut inventer de nouvelles formes de lutte.

F.H.I --- Comment avez-vous rencontré la chanteuse Camille ?

Lætitia CARTON --- C'est ma chanteuse préférée ! Je savais qu'elle était elle aussi fascinée par la langue des signes, qu'elle utilise quelquefois sur scène. Quand j'ai eu l'avance sur recettes, je l'ai contactée. Elle a tout de suite accepté de participer au film. JePhoto extrait du film j'avancerai vers toi avec les yeux d un sourd de Laetitia CARTON sortie nationale le 20 janvier 2016 savais que Camille apporterait cette émotion que je recherchais.

F.H.I --- Vous refermez votre film sur l'une de ses chansons qui a trait à la naissance. Dans la séquence qui précède, vous exhumez des images d'archives qui montrent Vincent avec sa troupe de théâtre. Pourquoi avoir choisi de clore votre film sur cette séquence-là ?

Lætitia CARTON --- La naissance et la mort sont pour moi imbriquées. C'est un passage dans les deux cas. S'agissant de Vincent, il y avait quelque chose d'assez mystique. C'est cette idée qu'on naît plusieurs fois et que l'acte de création est une renaissance perpétuelle.

Je ne pouvais montrer Vincent qu'à la toute fin de mon film. Je suis tombée sur ces images d'archives récemment. Je les ai récupérées grâce à une cinéaste qui avait réalisé un film sur cet atelier théâtral. Si toutefois mon documentaire se termine avec Camille, c'est parce que je voulais une fin ouverte et très lumineuse. Vincent est mort mais cette fin permet d'aller jusqu'au bout de ce que l'on avait rêvé ensemble. Elle le fait revivre.

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir