Accéder au contenu principal

Santé publique : la France mérite beaucoup mieux ! selon Frédéric BIZARD

frédéric bizard cad64

L’évolution stratégique indispensable de notre système du soin vers la santé, du curatif vers la santé globale, est le vrai changement de paradigme que l’État devrait entreprendre pour reconstruire un système de santé efficient et équitable en France insiste Frédéric BIZARD. "Depuis des années, les implants médicaux, c’est l’angoisse des ministres de la Santé". Quand la ministre Agnès BUZYN s’exprime sur l’enquête des "implant files" le 26 novembre dernier, elle résume l’état de la santé publique en France, mais aussi l’étonnant sentiment de résignation des dirigeants politiques français dans ce secteur.

Ex-champion du monde du soin individuel, la France n’a jamais construit une véritable politique de santé publique, c’est-à-dire une politique qui se préoccupe de la santé des bien-portants et qui a une approche populationnelle et pas seulement individuelle. On en paie aujourd’hui le prix fort par des résultats sanitaires moyens et une maitrise de la dépense à l’encontre de la qualité des prestations de santé. Les évolutions démographiques et épidémiologiques rendent intenable cette spécificité française parmi les pays développés.Ouverturedans

La faiblesse de la France en santé publique n’a rien d’une fatalité

Malgré l’héritage pasteurien, la santé publique en France est une histoire institutionnelle récente qui s’est réellement construite par réaction au moment de la crise du sang contaminé dans les années 80. Depuis 40 ans, l’État français a conduit une "stratégie" d’agencification, multipliant les agences pour répondre soit à un risque épidémique, soit à un scandale sanitaire. Il en résulte un bric-à-brac d’une vingtaine d’agences et de haut conseils, souvent dotés de missions qui se recoupent et de luttes de pouvoir qui les affaiblissent.

Il s’ensuit aussi un État dont ses représentants en santé sont pétris d’angoisse, comme l’exprime la ministre BUZYN, sans capacité d’anticipation réelle des crises et sans vision d’avenir sur les besoins réels sanitaires pour piloter les 270 milliards d’euros de dépenses annuelles.

Outre ces fondations fragiles, l’État français, uniquement focalisé sur le curatif, a dilapidé des secteurs stratégiques de santé publique. À titre exemple, la loi El Khomri de janvier 2016 a remplacé la visite médicale obligatoire en entreprise tous les deux ans par une visite d’information tous les 5 ans. L’État gère la pénurie de médecins du travail plutôt qu’y remédier. La médecine scolaire est dans le même état de déshérence, conduisant à un usage du tabac qui démarre de plus en plus jeune et une résurgence des maladies sexuellement transmissibles inquiétantes en France.

La santé publique est aussi victime du manque de transparence et de régulation dans les relations entre les acteurs du système. L’affaire des implants médicaux révèle la faiblesse du contrôle des marquages CE, mais aussi l’opacité des relations entre les industriels et les fournisseurs de soins et l’absence de registre national de matériovigilance. C’est pourtant bien la responsabilité de l’État de créer un cadre législatif qui évite ces déviances.

Si l’État est défaillant depuis des années pour changer le paradigme en santé, la responsabilité de cette situation est collective. Les organisations de défense des patients et des professionnels de santé se mobilisent facilement pour dénoncer un médicament curatif non pris en charge par l’Assurance maladie, la suppression de postes à l’hôpital ou la saturation des urgences, mais bien peu pour dénoncer l’effondrement de l’éducation sanitaire ou la baisse des dépenses réelles en prévention depuis 5 ans.

Un big bang institutionnel et culturel est nécessaire

L’Institut Santé, organisme de recherche indépendant en santé, a constitué un plan d’action pour faire de la santé publique un pivot du système et réussir ce changement de paradigme de l’accès aux soins vers l’accès à la santé.

Face à l’émiettement mortifère des institutions, cet organisme suggère d’instaurer une gouvernance politique unifiée et dédiée à la santé publique. Le regroupement de ces multiples agences au sein d’un pôle principal, l’Institut pour la Qualité et l’Équité en Santé (IQES), serait un gage d’efficacité, de capacité d’actions et de lisibilité de notre politique de santé publique. Un secrétaire d’État à la santé publique piloterait l’ensemble de ce pôle institutionnel, sous l’autorité du ministre de la Santé.

Sur le plan régional, une nouvelle attribution serait confiée au Conseil régional pour mener à bien des actions de santé publique. La Région pilote déjà des politiques publiques dans l’éducation, le sport, le développement économique, l’aménagement du territoire qui sont des leviers importants sur les déterminantes de santé.

De la même façon que le gouvernement a lancé en 2017 un plan d’investissement à 5 ans de 15 milliards d’euros dans la formation professionnelle, il faut lancer un plan d’investissement à moyen terme dans le capital humain en santé (actions sur les déterminants de santé, médecines scolaires et du travail…) pour retarder l’âge d’entrée dans la maladie et allonger l’espérance de vie sans incapacité. Alors que 40 % des cancers sont évitables en France, il est facile de comprendre la rentabilité de cet investissement. C’est la solution pour réduire les inégalités sociales de santé et pour compenser l’impact du vieillissement démographique.

Cet investissement devrait inclure la création d’un pôle international d’excellence académique de recherche et d’enseignement en santé publique, doté d’une approche interdisciplinaire pour faire bénéficier des progrès technologiques considérables à notre santé. Ce pôle d’excellence sera aussi un levier pour développer une culture de santé publique au sein des professionnels de santé, dont la formation initiale comprendrait un programme complet sur "la santé publique et l’environnement".

La France a tous les atouts pour construire une politique de santé publique ambitieuse et référente dans le monde. Il ne manque que la volonté politique et donc probablement une prise de conscience collective du caractère stratégique de cette politique pour le bien commun.

C’est cette volonté politique qu’il faut d’abord construire, car comme le disait Machiavel "là où la volonté est grande, les difficultés diminuent" !

Par Frédéric BIZARD
Économiste spécialiste des questions de protection sociale et de santé.

 
 

 

 

 

Catégorie : PÉTITION & TRIBUNE LIBRE
Publication : 18/12/2018
SantéTribune LibreFrédéric BIZARDPolitique de santéAgnès BUZYN

Articles en relation

Lettre ouverte au maire et à son adjointe chargée des affaires sociales de Tréguier dans les Côtes-d’Armor

Ecrite par Marie STEGNER, celle-ci s’adresse au maire de Tréguier Guirec ARHANT et à son adjointe chargée des affaires sociales situé dans les Côtes-d'Armor. Dénonçant l’absence de dialogue réel avec la mairie, le manque de considération pour les personnes précaires. Mais surtout la suppression de sa domiciliation au CCAS sans préavis, en dépit de ses droits et de sa situation stable à Tréguier depuis huit ans. 

Tribune, Lettre et Pétition revendiquant « l'amélioration de l'accès aux soins de santé mentale »

Après la Tribune le Dr Bruno FALISSARD, spécialiste de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, à l’INSERM réagissant sur l’intention du Premier ministre de faire de la santé mentale la grande cause nationale de 2025. Une question abordée a nouveau par la députée Anne-Cécile VIOLLAND, députée Horizons de Haute-Savoie le 2 octobre dernier. Un sujet critique tant il vrai avec la progression des dépressions depuis 2005, quelque soient la tranche d’âge. Situation qui n’a pas était améliorer face la diminutions permanente du nombre de lit en psychiatrie et de personnel.

Cancers pédiatriques : l’Association rassemble plusieurs centaines de parlementaires et professionnels de santé

Chaque année en France, plus de 2 500 enfants sont diagnostiqués d'un cancer et 500 en décèderont, soit l'équivalent de 20 classes d'école. Face à cette réalité, Eva pour la vie et la Fédération Grandir Sans Cancer, ont publié la tribune « Mobilisons-nous jusqu’au bout pour soigner les cancers pédiatriques ! » rédigée par Eva pour la vie & la Fédération Grandir Sans Cancer. Objectif sensibilise les pouvoirs publics à la nécessiter de porter le fonds dédié à la recherche sur les cancers de l'enfant de 5 à 25 M€/an, afin d'y inclure la recherche clinique. De plus, les cosignataires demandent la création d'un fonds d’investissement visant à permettre le développement de startups du médicament pédiatrique, ou d'un établissement public du médicament, en priorisant les cancers et les pathologies de mauvais pronostic chez l'enfant.

L’appel des soignants aux députés : « Protégez les personnes les plus vulnérables et les valeurs du soin ! »

2024.05.27.une vieille femme endormi sur une chaise avec une infirmière en blouche blanche a ses côtés 2ac22Après l’étude et le vote en commission, l’Assemblée nationale étudie actuellement le projet de loi sur la fin de vie débute ce lundi. Un monde médical dont plusieurs organisations de soignants appellent les à entendre leur voix, et à ne pas adopter un texte qui, en l’état, bouleverserait en profondeur la pratique médicale. Ce projet de loi s'inscrit dans un contexte où plusieurs pays occidentaux ont déjà légiféré sur des questions similaires, reconnaissant le droit à l'euthanasie ou au suicide assisté sous certaines conditions strictes. La proposition de loi envisage notamment la création de maisons d'accompagnement pour les personnes en fin de vie et propose une aide à mourir pour les personnes atteintes d'une maladie incurable avec un pronostic vital engagé, tout en encadrant strictement l'utilisation de produits létaux.

Exigeons plus de moyens pour lutter contre l'endométriose ! lance la présidente de l’association EndoAction

Maladie gynécologique, l’endométriose est une maladie inflammatoire qui affecte aujourd’hui en France environ 10 % des femmes en âge de procréer, soit plus de deux millions de personnes. Depuis février 2022, la France dispose d'une stratégie nationale de lutte contre l'endométriose, qui vise à améliorer le dépistage, l'orientation et le traitement des femmes concernées, à renforcer leur information et la formation des professionnels de santé, et à développer la recherche sur cette pathologie. Une stratégie qui selon la présidente de l’association EndoAction Myriam POULAIN, qui n’a pas permis d’améliorer sa prise en charge, raison de cette pétition qui atteint aujourd’hui de plus 18 000 signatures.

Sécurité Sociale : Ce que veut dire le budget de la Sécu 2020

Les mesures prises pour éteindre le mouvement des « gilets jaunes » ont précipité la Sécurité sociale dans le déficit, regrette l'économiste Frédéric BIZARD. C'est une lourde responsabilité pour l'État, qui déprécie de fait la qualité de la protection sociale des classes moyennes, comme c'est le cas pour les pensions, la santé et la politique familiale. Faire parler un budget est une mission périlleuse. En 2016 et en 2018, deux gouvernements différents annonçaient prématurément un moment historique pour l'année suivante avec une Sécu à l'équilibre. Cette communication politique d'affichage cache pourtant l'essentiel : l'évolution du modèle social et la pertinence des choix budgétaires sur la qualité de vie des citoyens.